La forêt du Trait Maulévrier

Extrait du livre « Errances en forêts normandes » Page 35

Arrivé sur les hauteurs du plateau, le chemin de Brébec rejoint la route forestière de Madame. La forêt a été élaguée de ses hêtres centenaires et leurs grands troncs lisses ont été débités en grumes par les bûcherons. Les billes de bois empilées le long de l’allée forestière offrent le blanc de leur coupe en larges rondelles concentriques. Le spectacle est impudique. Le paysage est fracassé par le cœur mis à nu de ces grands géants feuillus, par les traces laissées sur l’allée par les pneus des camions transporteurs, et par les débris et sciures amassés là. Les divinités forestières de jadis auraient-elles abandonné cette partie de forêt pour que les hommes soient autorisés à la couper ainsi à blanc ? Pas tout à fait car la nature reprend déjà ses droits ; dans les clairières dégagées, l’exubérance aiguillonnée des ronces protège la repousse d’une nouvelle génération d’arbres. Les fleurs blanches des grands sarments arqués et enchevêtrés promettent d’abondantes cueillettes des mûres à l’automne. De nombreux framboisiers ont trouvé là l’endroit propice pour se marier aux ronciers. Le bonheur du premier fruit rouge cueilli s’accompagne d’une irrésistible envie des lèvres de l’embrasser et de l’écraser entre la langue et le palais. Parfum intense de la framboise qui se distille rapidement dans les veines. Moment magique accompagné d’une intense émotion. A une vingtaine de mètres de là, au milieu des fougères et des digitales, la chevrette me regarde fixement sans bouger.