La forêt de Brotonne

Extrait du livre « Errances en forêts normandes »Page 78

Les freins du chariot ont maintenant lâché, l’énorme machine est en roue libre et crève d’un coup les vannes du désespoir. La grande écluse déverse des trombes d’eau. Il n’y a plus ni terre ni ciel, il n’y a plus que l’élément liquide. Je n’existe plus, je n’ai plus ni pieds, ni bras, ni tête. Mon souffle s’est régugié au centre de mon corps pour ne pas se dissoudre dans la pluie torrentielle qui s’est abattue. La pluie ruisselle sur mon visage, colle mes cheveux dans mon cou, détrempe mes vêtements de coton. Le hurlement du vent dans la futaie s’est ajouté au vacarme de l’orage. Une folie furieuse semble s’être emparée de l’océan forestier. Les bourrasques tordent maintenant en tous sens les houppiers des grands arbres, froissant les branches et faisant siffler les feuillus. La forêt craque comme une vieille carcasse. De toutes ses forces, elle s’oppose aux rages de la tourmente ; les fûts plient et se heurtent dans un fracas d’angoisse. Le chœur des walkyries rassemble la plainte des grands arbres dans leur effort de résistance, et offre le plus magnifique et terrifiant concert qui soit. Les grondements du tonnerre continuent à ponctuer à intervalles réguliers l’infernale sarabande. Chez les animaux, tout le monde se terre et personne ne dit mot. C’est à la végétation de soutenir le choc, de faire bloc contre les éléments déchaînés.